IV) Bienfaits du sport pour les non-voyants

Bienfaits physiques

Comme chez les personnes valides, le sport est considéré comme un élément clé du bien-être de l’individu, qu’il soit handicapé physique, mental ou sensoriel.

Tout d’abord, la pratique du sport procure une meilleure forme, une sensation de plaisir et de détente due à la libération de dopamine - une neurohormone provoquant une sensation de plaisir - pendant et après l’effort (au bout de environ 30 minutes de sport modéré, le taux de dopamine est 4 à 5 fois plus élevé que le taux "normal")

Ensuite, la pratique régulière augmente la force musculaire, la souplesse articulaire, la coordination gestuelle, la résistance à la fatigue... Capacités capitales pour appréhender le monde extérieur.

Mais le développement le plus marquant est celui des autres sens : l’ouïe et le toucher (le goût et l’odorat n’étant pas vraiment utilisés dans le sport). Ainsi, ces deux sens se développent très rapidement avec la pratique d’un sport. Pour reprendre les exemples vus précédemment : grâce à l’importance du toucher au judo et à la course et de l’ouïe au cécifoot.

Concernant le sens du toucher, une étude a été réalisée en 2003 pour savoir si celui des non-voyants était réellement plus développé : un groupe de chercheurs dirigé par le Dr Daniel Goldreich de l’Université McMaster a testé les aptitudes tactiles de 89 personnes qui voyaient, et de 57 personnes avec différents niveaux de perte de la vue (dont 22 aveugles de naissance). On a demandé aux volontaires de discerner les mouvements d’un petit détecteur qui tapait contre le bout de leur index. Les deux groupes ont aussi bien réussi les tâches simples, comme le fait de distinguer les petits coups des coups plus forts. Mais quand un faible tapotement était suivie presque instantanément par une vibration plus longue et plus forte, la vibration interférait avec la plupart des capacités des participants voyants à sentir le tapotement, phénomène appelé le masquage. Les non-voyants de naissance ont mieux réussi ce test que ceux devenus non-voyants plus tard dans leur vie et beaucoup mieux que les voyants.

Ainsi, cela montre que les non-voyants ont un sens du toucher plus précis et plus rapide que les voyants et que plus la cécité est ancienne, plus il est développé. Nous pouvons d'ailleurs le remarquer avec l'écriture braille : pour la plupart d'entre nous, voyants, il est très difficile voire impossible de distinguer ces petits points en relief.

(Nous expliquerons ce phénomène ci-dessous.)

Mais quelle est la cause de ces transformations ?

Ces transformations sensorielles sont dues à une caractéristique du cerveau découverte depuis peu : la  plasticité cérébrale. En effet, le cerveau n'est pas immuable, il évolue sans cesse en fonction de l'environnement ou des événements auquel l’organisme est confronté en remodelant les "branchements" entre ses neurones par formation ou disparition de synapses. La construction du cortex cérébral (ou cerveau) débute au phase embryonnaire de l’être humain. Son développement continue au cours de sa croissance et n’acquiert une organisation fixe qu’à l’âge de 10 ans. Mais cette organisation corticale est susceptible de se modifier suivant des conditions environnementales. La plasticité cérébrale est à la base du processus de mémoire et d’apprentissage, mais intervient également parfois pour compenser les effets de lésions cérébrales ou  d’inutilisations d’une partie du cerveau (comme c’est le cas pour la cécité).

Comme nous l’avons vu dans la partie I), le lobe occipital (représenté en rose sur ce schéma) contient les centres responsables de la vision. Ainsi, chez une personne aveugle, cette zone du cerveau n’est pas utilisée et est donc « disponible ». Pour cette raison, chez l’aveugle, après une utilisation intense du toucher, notamment avec la lecture régulière du braille,  et de l’ouïe, le lobe occipital, ne recevant aucune information visuel, sera « reconverti » dans le traitement de l’information tactile et auditive par des reconnexions nerveuses successives : c’est l'effet de la plasticité cérébrale. 

schéma d'un cerveau et de ces lobes frontal (blanc), pariétal (vert), temporal (bleu) et occipital (rose)

Les non-voyants ayant une cécité ancienne, voire de naissance, possèdent donc une nouvelle zone dédiée au traitement de l’information tactile (en plus de l’aire sensorielle située dans le lobe parietal en vert sur le schéma) et auditive (en plus du lobe temporal en bleu sur le schéma).

Au début des années 1990, le neurologue Pascual-Leone a réalisé une expérience qui consistait à bander les yeux de cinq voyants pendant cinq jours. Au moyen d’un IRM, il s'est rendu compte que, dès le deuxième jour, leur cortex occipital était activé lorsqu'ils entendaient des sons ou des mots ou lorsqu'ils touchaient des objets. Cependant, dès la fin de l'expérience, leur cortex occipital ne s'activait plus avec l'audition ou le toucher mais, de la même façon qu'avant l'expérience, avec la vue.

Cette expérience montre donc que le cortex occipital, qui ne reçoit plus de stimuli visuels, est sollicité par les autres sens et ceci sur une période de temps très courte mais se réorganise dès que les stimulis visuels reviennent.

Pour en revenir au sport, l’activité physique adaptée aux non-voyants leur permet d’« exercer » leur cerveau à recueillir de nombreuses informations auditives et tactile et ainsi augmenter le nombre de connexions pour le traitement des informations du toucher et de l’ouïe.


Bienfaits psychologiques et sociaux

La pratique d’une activité sportive influe, tout d’abord, sur le bien être et l’engagement social du non-voyant, et de l’handicapé en général, favorisant le mieux être psychologique et social. Il est reconnu que la pratique sportive à intensité modérée est bénéfique aux valides tout comme aux handicapés.

Dans le sport, la volonté de réussir génère une importante concentration pour réaliser l’objectif sportif. Le sport permet de ce fait d’oublier la cécité durant un instant, de s’échapper du handicap qui est ainsi relégué au second plan pendant une période limitée. Les gênes liées à la cécité sont donc réduites.

Des activités « basiques » pour les valides telles que courir ou danser sont synonymes de victoire pour les handicapés et leur inspirent de la dignité. Les non-voyants sont étonnés de leur réussite et ressentent de la satisfaction due au dépassement de leurs limites.

Le sport permet par ailleurs une amélioration de la confiance de l’estime de soi. En effet, le non-voyant prend conscience qu’il est capable de performances, au même titre que les valides, et est agréablement surpris par ces dernières. Il montre « de quoi il est capable » et prouve qu’il est « comme tout le monde» en réalisant des performances équivalentes et même parfois supérieures à celles des valides. Cela engendre une modification de la perception du handicap qui dans certains cas est paradoxalement susceptible de devenir un avantage. La participation de l’athlète handicapé Sud-africain Oscar Pistorius aux Jeux Olympiques, parmi les valides, a par exemple soulevé une polémique. En effet, plusieurs scientifiques soutenaient que les prothèses de l’athlète l’avantageaient par rapport aux valides.

 Le sportif en situation de handicap développe de la fierté par rapport à ses capacités sportives. Sa perception de soi est modifiée et il s’épanouit. Le sport est une occasion pour l’handicapé de prendre possession de son corps tel qu’il est, d’explorer ses capacités et d’accepter ses faiblesses. Par ailleurs, le non-voyant se rapproche de l’image du sportif qui est valorisée dans notre société. Cette image véhicule en effet des notions comme la réussite, le dépassement de soi ou le dynamisme. 

En outre, le sport favorise le contrôle de soi, le respect d’autrui et l’émergence d’un comportement solidaire. La fierté de l’handicapé se retrouve dans ses rapports à autrui y compris avec les valides. Il permet de plus une appréhension des risques. L’handicapé ose certaines actions et vainc la peur du regard des autres. Au-delà des apports psychologiques, les bénéfices de l’activité sportive pour les non-voyants sont principalement sociaux.

Le sport facilite les échanges entre les handicapés et favorise la communication avec les personnes valides qui les accompagnent ; l’activité sportive permet en outre l’intégration et la socialisation des personnes en situation de handicap avec la naissance d’amitiés entre les sportifs. Les handicapés ont le sentiment d’appartenance à un groupe, se sentent semblables aux autres. Ils sont assimilés, acceptés, intégrés et échappent ainsi au sentiment de solitude. Le sport favorise ainsi leur insertion dans le "monde valide".

D’une certaine façon, le sport permet de réduire le handicap et même de le surmonter.